L’innovation : cette valse à cinq temps

Le temps a inspiré des générations de philosophes, d’auteurs et de penseurs, mais également d’entrepreneurs. Notre relation au temps peut être très variable. En matière d’innovation, le rapport au temps dépend largement du secteur d’activité et de l’organisation de l’entreprise. Là où il faut 10 ans pour développer un nouveau médicament, 10 semaines seront nécessaires pour un logiciel en SaaS ou une application mobile.

Derrière la question de timing se cachent en réalité plusieurs problématiques : est-ce qu’une innovation qui prend du temps est une mauvaise innovation ? Et l’inverse est aussi vrai : une bonne innovation construite trop rapidement est-elle bancale ? Combien de temps doit-on consacrer aux différentes phases de l’innovation, de l’idéation à la mise sur le marché ? Que faire d’une bonne idée qui arrive trop tôt ?

Le timing des différentes phases de l’innovation

Il existe cinq grandes phases qui permettent de développer l’innovation collaborative en entreprise. Chacune d’entre elles dispose de ses propres contraintes temporelles qu’il faut respecter afin de parvenir à en tirer le maximum et à construire votre projet sur de bonnes bases.

La phase de transformation

C’est une étape d’acculturation qui est importante, car c’est sur ce terreau que vont pousser les idées et les projets. Elle consiste à développer une culture d’innovation au sein de l’entreprise.

Si un nombre croissant de middle-managers comprennent généralement bien la nécessité (vitale) d’innover, car ils sont au fait des difficultés opérationnelles quotidiennes, le top-management doit également l’accepter, ce qui est plus difficile. Il n’est pas simple de remettre en question des situations acquises, stables et sous contrôle qu’il faudra peut-être abandonner. La bonne santé économique ou les parts de marché ne sont pas nécessairement le reflet de ce que l’avenir réserve à l’entreprise. Plus les managers seront réfractaires au changement, plus il sera nécessaire de les intégrer dans le processus avec la plus grande des convictions. C’est un jalon indispensable : sans volonté et encouragement de la direction générale, un projet d’innovation collaborative ne pourra jamais naître ni survivre.

Dans certaines entreprises mieux préparées que d’autres, c’est un travail qui peut prendre quelques semaines. Dans d’autres, où la lourdeur et les idées préconçues dominent les prises de décision, c’est parfois une question de mois, voire d’années. En la matière, c’est un peu le modèle américain du winner takes all qui s’impose : plus l’entreprise sera agile et prête à s’impliquer rapidement, plus elle pourra mettre en place son projet avec célérité et efficacité. Quand on parle de transformation, c’est le premier qui peut se positionner sur la ligne de départ qui va gagner la course, par rapport à son concurrent.

La phase d’idéation

C’est le moment où les salariés partagent des idées et des initiatives qui pourront être développées en interne. La question du temps se pose alors différemment : combien de temps faut-il attendre avant qu’une bonne idée puisse sortir du lot ? À quel moment, peut-on enfin se dire qu’une idée est actionnable et transformable en projet ?

Si la plateforme d’idéation joue le rôle d’accélérateur et de catalyseur, les bénéfices liés à son utilisation reviennent à l’entreprise. En fait, tout dépend du contexte culturel, des opportunités de rencontres, de la liberté de parole donnée ou supposée, des encouragements internes et des initiatives mises en place pour inciter à la participation. En général, plus il y a de participants, plus la diversité des idées et l’engagement de la communauté seront importants. Parfois, une bonne idée peut rester plusieurs semaines dans une plateforme collaborative. Elle sera remaniée, amendée et modifiée à de nombreuses reprises afin de lui donner du corps. Si personne n’est à l’abri du fameux éclair de génie, il faut faire attention à ne pas sortir des idées trop rapidement de la plateforme. Tant que la communauté est active autour de l’idée, elle ne peut que s’améliorer.

La phase de maturation

Une fois que l’idée a passé tous les premiers barrages, elle peut enfin s’exprimer librement. C’est le moment où il faut la cueillir pour éviter qu’elle ne dépérisse. Trouver le bon timing est important, car elle doit être suffisamment mûre pour être exploitable, mais pas trop pour ne pas lasser les parties prenantes. Généralement, le bon moment est celui où elle a épuisé toutes les suggestions et les commentaires de la communauté.

Il faut maintenant l’exfiltrer pour la travailler et lui donner du corps. En marketing, on fait du lead nurturing. Ici, on fait de l’innovation nurturing. On constitue des groupes de travail, on teste des hypothèses, on sensibilise la direction métier concernée et on travaille de façon transversale. C’est une étape qui structure le passage de l’idée au projet.

La phase de développement

L’idée a quitté son cocon et est généralement entre les mains de la direction métier. On lui applique des processus plus industriels et normés, on lui associe une équipe, un leader, des objectifs, un budget et un calendrier. La phase de développement peut parfois prendre plusieurs mois avec des étapes clés préalables pour mesurer les progrès réalisés.

En se fondant dans une direction opérationnelle, le projet doit s’intégrer dans des processus existants qui dépendent souvent des priorités en cours. Le timing est alors entre les mains de la direction métier qui doit composer avec tous ses projets. Si elle n’appartient plus aux salariés engagés ou à son auteur, elle doit toutefois faire l’objet de communications régulières afin d’être symboliquement liée au travail communautaire qui a contribué à la faire émerger.

La phase de mise sur le marché

C’est la phase finale qui concerne son implémentation, dans le cadre d’un service ou d’une procédure interne, ou sa mise sur le marché, si l’innovation est à la disposition des clients. Selon les méthodes de développement choisies, l’innovation peut d’ailleurs prendre la forme d’un produit totalement abouti, marketé et prêt à être commercialisé ou implémenté, ou bien la forme d’un MVP (minimal viable product) qui s’inscrit davantage dans une démarche itérative en mode start-up.

Cette phase peut prendre davantage de temps lorsqu’elle est développée en interne, car elle doit passer par une série de contrôles qualité et de validations qui peuvent ralentir sa distribution. Du côté du développement externe, la sortie est nécessairement imparfaite et assumée, car c’est le retour client et la réaction du marché qui feront office de test. Là où le développement interne clôt le projet, dans le cadre d’un projet d’intrapreneuriat externe, ce n’est que la première étape de son cycle de vie qui peut alors s’étaler sur plusieurs mois ou années.

Comment accélérer le cycle de vie de l’innovation ?

Avoir une bonne idée, c’est une chose, mais la transformer en business viable en est une autre. L’innovation est ainsi faite, il faut du temps pour qu’elle se concrétise. Tous les marchés n’évoluent pas à la même vitesse et les services internes sont déjà en mode d’urgence permanente. L’innovation demande d’aller vite, d’oser et de prendre des risques. Ce sont autant de facteurs qui sont totalement antinomiques pour les grandes entreprises.

Est-ce pour autant impossible d’innover en entreprise ?

Loin de là, heureusement mais pour y parvenir, il faut accepter les obstacles et les difficultés structurels. Développer un projet en interne prend du temps. Soit on peut accepter ce temps, soit on peut choisir de penser un peu différemment pour accélérer les choses. La solution consiste alors à exfiltrer les idées et les porteurs de projet afin de leur donner les moyens de réussir. Pour y parvenir, la phase de transformation doit être menée à son terme de manière très profonde, car l’exfiltration – qui se caractérise par une vraie démarche intrapreneuriale – peut bousculer la culture dominante des grands groupes.

Le timing, un ingrédient qui fait aussi partie de la recette du succès

Rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue.

Cette citation attribuée à Victor Hugo pourrait à elle seule suffire pour illustrer la question du timing dans l’innovation collaborative. Le temps est un facteur clé de réussite indéniable. Une étude menée par le célèbre financier américain Bill Gross auprès de 200 start-up souligne que le timing semble avoir de loin l’impact le plus important sur le succès d’une entreprise. Avec un score de 42 %, il a été jugée plus importante que le couple équipe/exécution (32 %), l’idée (28 %) ou même le modèle économique (24 %) et le financement (14 %).

Le timing consiste donc à avoir la bonne idée au bon moment. Si l’innovation technologique est importante, la capacité d’observation, l’intuition et l’audace constituent les plus belles qualités pour tout entrepreneur ou intrapreneur.